La connerie c'est l'ennemi numéro 1.

Il y a ce virus de la paresse, ce sommeil intellectuel, la mise en pause de la vivacité, qui s'est emparé de la conscience humaine: il en est presque part. Il se transmet avec douceur, discrétion,et poigne. Il est un tyran sage, machiavélique; car il fait concilier plaisir et dictature si bien que l'homme est satisfait de s'y soustraire. Il engendre un plaisir d'une nouvelle dimension: il dépasse le plaisir de la conquête sensitive, le plaisir de la conquête intellectuelle, le plaisir de la conquête des arts. C'est un plaisir de l'autodestruction, il permet à l'homme de jouir de sa régression, de sa dégénérescence. La connerie c'est le plaisir à l'encontre de l'homme, c'est le plaisir de l'homme évolué; finies les envies de comprendre, de sentir, de créer: finies les envies enfantines. L'homme con dédaigne ces inclinations primaires: pour lui ce n'est que foutaises infantiles et ce n'est pas à la mode. La mode, c'est plutôt le désenchantement. La mode c'est de préférer ne rien faire, la mode c'est d'avoir l'air d'avoir tout fait, tout vu, tout compris. Et la connerie, c'est ce virus, celui de se satisfaire de sa nullité.

Désir de peindre

" Elle est belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les ténèbres. Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l'herbe terrifiée! Dans son petit front habitent la volonté tenace et l'amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l'inconnu et l'impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d'une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d'une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique. Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard. "

Charles Baudelaire
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